Le contexte
L’Alsace et la
Lorraine sont envahies. Tous les espoirs s’effondrent les uns derrière les
autres. D’abord Sedan, puis les capitulations de Toul, Strasbourg et enfin de Metz ouvrent la voie
vers Paris.
Libérées des
résistances lorraines, les troupes prussiennes peuvent progresser. Elles entrent
dans Neufchâteau le 6 novembre 1870. Elles s’apprêtent à s’opposer à l’armée de
la Loire que le gouvernement provisoire tente d’organiser en évoluant vers
Langres et Chaumont. L’état-major allemand utilisera la ville de Neufchâteau
comme base arrière qui accueillera une garnison permanente d’un millier
d’hommes !
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Freycinet |
Si les troupes
françaises connaissent la débâcle, des groupes de corps francs s’organisent un
peu partout que le gouvernement provisoire tentera de rationaliser en les
plaçant sous le commandement de corps constitués. Début octobre, avant même
l’arrivée de l’avant-garde prussienne, la r
ésistance s’organisait à Neufchâteau
autour d’un groupe de personnes qui formèrent dans le plus grand secret un
comité de défense nationale. Un des membres du groupe Alexandre Goupil, fut
mandaté pour prendre l’attache du gouvernement provisoire qui siégeait à Tours. Résultat de la démarche de
Goupil : par ordre ministériel du 9 novembre 1870 signé par Freycinet , un
comité militaire est officiellement institué pour la défense des départements
des Vosges, de la Meurthe et de la Meuse.
Avec M. Victor MARTIN, néocastrien
né le 26 mars 1821, sous-préfet de Neufchâteau, comme président et chef militaire. Ce sous-préfet fraîchement nommé a donc tous les pouvoirs sur le comité qui
aura pour mission de freiner voire de barrer la route des assaillants par des
actions militaires ciblées. Gambetta, ministre de la guerre, met à disposition
du comité un officier de francs-tireurs, le capitaine Bernard, avec la mission
de recruter un corps franc qui aura pour nom « Avant-Garde de la Délivrance ».
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gouvernement Provisoire |
La naissance de l’Avant-Garde
Tout est donc prêt
pour que notre comité présidé par Victor MARTIN commence à recruter et à tisser
un maillage propre à harceler l’assaillant. Sauf que, travailler dans le secret
à Neufchâteau submergée par les troupes ennemies qui ne cessent d’arriver n’est
guère possible. Des indiscrétions parviennent aux oreilles du commandant
prussien qui demande des instructions à Epinal pour neutraliser cet embryon de
résistance. Prévenus à temps MARTIN et son comité décident de quitter
Neufchâteau pour Lamarche. Le même jour, le 27 novembre, le domicile de Victor
MARTIN à Neufchâteau est cerné dès l’aube par les Prussiens qui effectuent une
perquisition brutale que la famille va subir
plusieurs heures durant.
C’est décidé,
Lamarche, stratégiquement carrefour des
départements des Vosges, de la Haute Saône et de la Haute Marne, sera la base
de repli du corps franc des soldats de la délivrance.
Enfin, le
recrutement commence : Une trentaine d’hommes venus de Langres qui sont commandés
par l’officier Coumès, une trentaine d’anciens soldats recrutés par Bernard et
environ 25 guides-forestiers placés sous les ordres Rambaux, garde général des forêts de Bulgnéville pour
un effectif d’une centaines d’hommes regroupés dans les bois de Lamarche.
L’information circule
et les recrues affluent, qu’elles soient locales ou venues des diverses armées
en déroute vaincues dans l’est du territoire. Les traces de ces mouvements sont
difficiles à retrouver parce que mal archivées, mais on parlera de 1000 à 1500
hommes en début de 1871
De mi-décembre à
mi-janvier, de nombreuses troupes prussiennes passèrent dans la région pour
rejoindre l’armée de Werder, officier allemand promu général après la capitulation de Strasbourg, qui
battra l’armée française successivement à Villersexel, puis à Héricourt en
janvier.
L’installation du corps franc
Au fil des escarmouches avec les troupes de passage, la position devient dangereuse et MARTIN
décide de s’installer au cœur de la forêt de Boëne à une dizaine de kilomètres
de Lamarche. De décembre 70 à janvier
71, les compagnies de francs-tireurs de l’avant-garde de la Délivrance durent
s’organiser : elles assurèrent le ravitaillement par des attaques de
convois de nourriture, des aides du commandement de Langres et des aides de la
population environnante. Le camp prend forme avec la construction de bâtiments
pour les soldats et leurs officiers. Le camp fut entouré d’une palissade,
protégé par des avant-postes informés par un service de renseignements sur les
alentours. Le comité s’occupa d’installer au sein du camp une maréchalerie, une
armurerie et une ambulance.
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Plan du camp |
Des francs-tireurs enfin opérationnels
Bref, l’organisation
du camp est assurée et le commandement va pouvoir s’organiser pour les futures
opérations militaires. Des missions de natures différentes, selon qu’elles
émanent du gouvernement provisoire auprès duquel Victor MARTIN, Sous-Préfet, prend ses ordres,
ou qu’elles soient dictées par les renseignements sur les mouvements des
troupes d’occupations. Ces actions se sont déroulées sur un vaste territoire
aux confins de la Haute Marne, des Vosges et de la Meuse dans des conditions
périlleuses sans moyens ni soutiens logistiques. Bien souvent, les habitants de
ces régions durent supporter les actions de répression du commandement allemand
qui se vengeait sur la population locale.
Créer un corps franc certes, mais dans quel but ?
Nous l’avons donc vu,
Gambetta a donné son feu vert pour la constitution d’un corps franc aux ordres du commandant Bernard et sous la
houlette administrative de Victor MARTIN, Sous-Préfet.
Mais quelle stratégie avait poussé Gambetta à mettre en place ce corps
franc ? Très simple. Depuis que les corps d’armées allemands sont libérés
progressivement des sièges qu’ils avaient mis en place, ils se dirigent tout
droit vers Paris. On imagine aisément que la difficulté première des troupes
ennemies qui s’étendent sur des centaines de kilomètres en sol français,
c’est l’approvisionnement. A telle
enseigne que, à chaque fois que l’armée allemande le peut, elle réquisitionne
les structures de chemin de fer qui lui permettent d’acheminer très rapidement
les troupes, l’armement et la nourriture. Une seule façon de barrer la
progression : détruire des voies de communication par chemin de fer. Détruire
la ligne Paris / Strasbourg, ligne principale de ravitaillement des armées
allemandes engagées au cœur du pays, voilà la mission essentielle du corps
franc !
Les préparations
Mais où intervenir ?
Sur le viaduc de Liverdun ? sur le viaduc de Fontenoy ? Sur le tunnel
de Foug ou sur celui de Pargny? Missionnés par l’ingénieur Goupil et le capitaine
Coumès partent en reconnaissance de la voie ferrée de Fouard et
Commercy. Suite à leurs observations, le Sous-Préfet Victor MARTIN préside une
dernière réunion et prend avis de ses différents officiers pour arrêter une
décision. Après bien des délibérations,
il fut décidé que ce serait à la hauteur du pont de Fontenoy sur Moselle que la
ligne de chemin de fer serait coupée. Le commandant Bernard décide de la
composition de la colonne expéditionnaire : le bataillon du Gard, un
bataillon de la Délivrance et trois compagnies de partisans.
Lamarche / Fontenoy, ce sont 90 kilomètres de
trajet qui seront à accomplir dans des conditions météo difficiles avec du
verglas, de la neige et des températures voisines de moins 20° la nuit. Départ
le 18 janvier à midi. La petite colonne forte de 300 francs-tireurs et de 13
officiers choisis préalablement se met en route, accompagnée de la compagnie des
mobiles du Gard qui devront faire diversion sur Foug. Ils sont suivis par un
chariot rempli de vivres, de munitions et d’outils ainsi que de quatre chevaux
portant 200kg de poudre.
Le trajet
Après un arrêt à
Vaudoncourt vers 9H du soir, la colonne repart pour la ferme école de
Lahayevaux sur les hauteurs d’Attignéville entre Châtenois et Autreville. 40 km
de marche dans la neige et le froid. Un des participants témoigne : « Alors
commencèrent nos plus grandes misères. La neige s’était accumulée sous le
couvert du bois et formait une couche épaisse où nous nous enfoncions jusqu’aux
genoux. Le trajet était si difficile que les soldats tombaient épuisés sur le bord du sentier. » Première alerte ! Les
Allemands, avertis du fait que des francs-tireurs ont quitté le camp, commencent à s’agiter, de sorte qu’on
abandonne la diversion sur Foug : le bataillon de mobiles du Gard est renvoyé sur Lamarche
en renfort sur le camp de Boëne. Les
chasseurs restent cachés dans la ferme école et l’opération de Fontenoy est
retardée de 24H. Le 20 janvier, à 6H du soir, la marche est reprise dans le
plus profond silence. Après 35 km, la colonne s’arrête vers 3H du matin à la
ferme St Fiacre près de Vannes-Le-Chatel. Pour la dernière étape, la colonne
est allégée de ses chariots. Les chevaux porteront la poudre et les hommes le
matériel. Il ne faut pas traîner car la
proximité de Toul et de ses garnisons d’occupation allemande devient
dangereuse. Direction Bicqueley où nos
soldats vont franchir la Moselle à Pierre la Treiche. Pas simple avec tout ce
matériel, sans compter les conditions météo désastreuses et la fatigue des
hommes. Un bac improvisé est enfin prêt pour le passage de la colonne qui parvient
à rejoindre l’autre rive avec tout son attirail. Elle arrive vers 6H à
Fontenoy, le jour va se lever. Le corps des francs-tireurs sait qu’un
détachement prussien est installé dans le village. Ce détachement est fort de
50 hommes, de deux sous-officiers et de 40 hommes de troupes. La gare est
surveillée par 10 hommes de garde et, le pont par 2 sentinelles.
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le pont de Fontenoy |
Le pont va sauter !
Le commandant
Bernard distribue les rôles à chacune des compagnies et l’attaque commence !
Les compagnies Coumes et Magnin surprennent le poste de garde et massacrent les
sentinelles. Le télégraphe est aussitôt coupé. Pendant ce temps, deux autres
compagnies se déploient dans le village à la recherche d’autres soldats
allemands à neutraliser. De son côté, la compagnie Adamistre se charge du pont.
Elle déblaie le ballast au niveau du puits qui conduit aux chambres de mines qui avaient été aménagées à
la construction du pont, ce que les allemands ignoraient. Après quelques
tâtonnements, l’équipe trouve enfin le puits et place la poudre le plus rapidement possible.
Les mèches sont allumées et la troupe se replie rapidement sur Fontenoy. Alors
que l’Angelus sonne au clocher de Fontenoy, le pont saute dans un fracas
épouvantable! Le 22 janvier à 7H30 du matin c’est une brèche de plus de 40
mètres qui immobilise cette voie de
transport stratégique pour les troupes allemandes. Deux arches qui s’engloutissent
dans la Moselle. Mission accomplie et le corps franc organise rapidement son
repli à travers la forêt de Haye.
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destruction du pont |
Le retour
Le ralliement est
prévu sur la route de Nancy à Toul, direction les bois de Gondreville. Le
capitaine Mallière accompagné de quelques hommes les rejoindront en soirée . La
colonne franchit la Moselle recouverte
de glace à la hauteur de Maron et arrive à Gimey d’où elle repart vers 5H du
soir. Dans la nuit du 23 au 24, la colonne
marque une pose à Vandeléville. Enfin, le 24 janvier au soir, les
francs-tireurs de la Délivrance sont reconnus par les avant-postes du camp de Boëne
installés à la hauteur de Bulgnéville.
Bilan de ce coup de
force, en 6 jours, les francs-tireurs du camp de la Délivrance ont parcouru plus de 180 km bravant, le
froid, la glace, la neige ou la pluie dans des conditions extrêmes. Ils ont
surmonté leurs fatigues et leurs moments de découragement pour assumer
l’objectif ultime de leur mission : faire sauter ce pont de Fontenoy. La
collaboration entre les hommes et les actions coordonnées entre les différentes
compagnies ont permis cet exploit sans que l’expédition ne coûtât un seul homme
!
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trajet aller / retour |
Les habitants de Fontenoy, victimes de la répression
Malheureusement, on
ne peut pas en dire autant pour la population de Fontenoy qui dut subir les
représailles du commandement allemand. Le 22 janvier, les prussiens envahissaient le village et
chassaient les habitants de leurs maisons pour les rassembler sur un monticule
voisin. Dans le froid, sans abris et sans nourriture, ils durent y rester plus
de 24H à regarder leur village qui brûlait de la main vengeresse des
allemands. Les Prussiens sont certains
de la connivence des habitants avec le commando d’autant qu’ils pensent que
l’angélus a sonné comme un signal. En représailles, 23 otages furent conduits à Nancy tandis que,
sur ordre de Berlin, le village était pillé et détruit. Comme si ce n’était pas
suffisant, le 23 Janvier, un décret impérial ordonnait une contribution de dix
millions de francs à titre d’amende. Un avis à la population somme les villages
situés dans un rayon de 10 Km de la
ville de Toul de ne plus sonner leurs cloches jusqu’à nouvel ordre.
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le ponte détruit
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Le village incendié
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arrêté de l'état major allemand
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Stèle à la mémoire d'une victime civile
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Conséquence du raid sur Fontenoy
Suite à l’exploit de
Fontenoy, l’irritation des Prussiens était à son comble, ils voulaient
exterminer l’avant-garde de la Délivrance. Victor Martin recevait de ses
espions des renseignements sur le mouvement des troupes prussiennes à
Epinal : 6000 hommes sortis d’Epinal avec 12 canons qui se dirigent vers
Lamarche pour détruire le camp! Le sous-préfet MARTIN envoie un émissaire à la
recherche d’un appui auprès du général Meyer en résidence à Langres. C’est là
qu’il rencontre Lobbia, lieutenant de Garibaldi, qui dispose de 1500
hommes et de 2 canons de montagne. Ce lieutenant accepte de se porter au
secours du corps franc de la Délivrance et de barrer la route entre Darney et Lamarche
au détachement prussien parti d’Epinal. Mais le sort en décida autrement car,
dès le 2 février, un chef d’infanterie prussienne se présentait aux abords des
avant-postes de Lamarche avec des drapeaux parlementaires : il se disait
mandaté par la commission prussienne de Neufchâteau pour traiter d’une
suspension d’armes suite à l’armistice paru au journal officiel du 28 janvier.
Refus du sous-préfet qui n’a aucune nouvelle du commandement français. Après plusieurs
jours de menaces et de sommations, le sous-préfet MARTIN recevait l’ordre du
gouvernement français d’évacuer le camp de Boëne et de rejoindre les troupes françaises
rassemblées à Châlon sur Saône.
Le départ de l’Avant-Garde de la Délivrance

Le 8 février, l’armée de la Délivrance quittait Lamarche. Imaginez
le spectacle : D’abord les éclaireurs, puis le chef militaire et le comité
de Défense Nationale. Puis venaient le bataillon du Gard, commandé par le
capitaine Renaud et le bataillon de la
délivrance sous les ordres du capitaine Bernard. Enfin, le convoi pour le ravitaillement qui
se composait d’une quarantaine de voitures de provisions de bouche, d’une
dizaine de voitures de munitions, et d’un troupeau d’une quarantaine de bêtes à
cornes. Au total plus de 1000 hommes qui se rendaient à Châlon. Le 13 février, la colonne arrive à Grey où
civils et militaires leur rendent honneur. Le 14 février, la colonne obtient le
droit de traverser les lignes prussiennes entre deux haies formées par un escadron
d’honneur prussien en grande tenue et au port d’armes pour arriver à Dôles où
ils furent accueillis par des chants nationaux, des vivats et des fleurs. Rien
qui ne manquât au triomphe de l’avant-garde de la délivrance !
L’arrivée à Châlon-sur Saône
Enfin, le 17
février, arrivée à Châlon-sur-Saône. Le Sous-Préfet Victor Martin remet son
commandement au capitaine Coumès qui a la charge de conduire ses troupes à
Chambéry où elles seront rattachées au corps d’armée du Général Crémer par
décision ministérielle. MARTIN, quant à lui, est attendu à Bordeaux par le
Gouvernement Provisoire pour la rédaction d’un rapport circonstancié sur les
faits et gestes du Comité militaire des Vosges, de la Meurthe et de la Meuse sur
la période qui part de la date de sa nomination à Neufchâteau à la reddition de
février. Les officiers de l’avant-garde de la Délivrance furent immédiatement
décorés de la Légion d’honneur par le gouvernement de la Défense Nationale
alors que leur chef, au grand regret des membres du comité, dut attendre 10 ans
avant de l’être à son tour en janvier
1881.
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compte rendu de la main du sous-préfet Martin
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Il le fut par le Grand Chancelier « pour services exceptionnels
rendus pendant la guerre de 1870/71 ». Pourquoi si tard ? La réponse
est probablement politique. Souvenons-nous : Gambetta démissionne le 7
février de son ministère et, le 17 février, Thiers est élu chef du pouvoir
exécutif. Le 25 février Victor MARTIN adresse son rapport au gouvernement
fraîchement remanié. La collaboration et la complicité du sous-préfet avec Gambetta durant cette période a-t-elle
joué en sa défaveur alors que l’ancien ministre de l’intérieur était banni des
sphères gouvernementales naissantes ? Nul ne le sait.
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nomination pour la Légion d'Honneur
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Epilogue
Un monument commémoratif a été érigé sur la commune de
Fontenoy sur Moselle par souscription publique en 1899. Son originalité, en
dehors de sa conception, réside dans le fait que tous les noms des
protagonistes, militaires et civils, victimes ou survivants, sont portés sur les plaques du monument.
Tous ? Sauf celui du Président du Comité de l’avant-garde de la Délivrance.
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Monument à Fontenoy sur Moselle
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plaque du monument
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Gravure du monument
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Victor Martin a terminé sa vie à Rouceux où il est décédé le
4 janvier 1895. Quelles traces reste-t-il de son engagement dans la lutte
contre les Prussiens, de ses exploits salués par tous, y compris par les
troupes des vainqueurs ? Une rue de
Neufchâteau, sa ville natale, et un titre sur son acte de décès : « Chevalier
de la Légion d’Honneur, Sous Préfet du Gouvernement de la Défense Nationale,
ancien Président du Comité de Défense militaire des Vosges. »
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Extrait de décès
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Tombe allée E Neufchâteau
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